16

— Bien joué, lieutenant ! Tu as accompli en une semaine ce que cet officier de la garde – comment s’appelle-t-il, déjà ? Menna ? – n’a su faire en je ne sais combien de mois.

— Maintenant, mon commandant, il nous reste à les capturer.

— Quant à cela, j’en fais mon affaire.

Maïherperi claqua des doigts. Un jeune officier qui conversait avec plusieurs scribes au fond de la salle se hâta d’approcher de l’estrade. Le commandant le chargea de convoquer le chef de la garnison de Ouaset.

— Ou plutôt, rends-toi chez le commandant Ahmosé, de l’autre côté du fleuve. En moins d’une heure, il aura affecté des soldats à la surveillance de la propriété et envoyé des messagers afin qu’on intercepte le bateau de Païri et Houmaï au cas où ils voudraient franchir les frontières de cette province. Si on ne les a pas trouvés d’ici demain, à l’aube ses hommes patrouilleront sur le fleuve plus près de leur maison.

Bak hocha la tête avec satisfaction. Il était venu directement à Ouaset après avoir quitté la propriété des deux frères, désireux d’en référer à une autorité supérieure. Amonked étant absent, il était allé trouver le commandant. Cette décision se révélait judicieuse. Maïherperi n’était pas homme à tergiverser lorsque l’action s’imposait.

— Comme je te le disais, mon commandant, ils n’appartiennent peut-être plus au monde des vivants.

— Je le préciserai à Ahmosé. N’aie crainte : on les retrouvera, morts ou vifs. Amonked est-il informé de ton succès ?

— Non. Je pensais venir te voir avec lui, mais il a été convoqué au palais par notre souveraine, au sujet de l’inspection de Senenmout, demain.

— Ah, oui ! Pour cette affaire de compagnie supplémentaire. J’y suis attendu, moi aussi, mais je n’ai pas la patience de discutailler sur un problème déjà résolu. Je fournirai des hommes qui se tiendront en alerte, si vraiment Senenmout persiste à aller au Djeser Djeserou. Quoique, le connaissant, il ne renoncera pas.

« Maïherperi doit être bien sûr de sa position pour prendre une convocation de la reine à la légère », constata Bak en son for intérieur.

— As-tu dit à cet officier de la garde, ce Menna, que tu as élucidé le mystère à sa place ?

— Non, mon commandant… Je préférerais qu’il ne le sache pas encore, ajouta-t-il après une hésitation.

Maïherperi le sonda de son regard pénétrant.

— Pourquoi donc ?

Bak n’était pas sûr de ce qu’il devait répondre. Il ne voulait pas faire encourir un blâme immérité.

— Il éprouvait beaucoup de rancœur envers moi, à mon arrivée à Ouaset. Depuis, son attitude s’est améliorée et il a accepté de bon gré mes récentes suggestions, mais il n’appréciera pas que j’aie réussi là où il a échoué après de longs et pénibles efforts. D’autant plus que, au lieu de partager mon succès avec lui, je me suis présenté immédiatement devant toi.

— Qu’il ne s’en prenne qu’à lui-même ! répliqua Maïherperi, tout en fixant avec sévérité les scribes dont les voix formaient un léger brouhaha. Ce prétendu esprit malin, cet être malfaisant… Qui est-il en réalité ? En as-tu la moindre idée ?

— Si l’on retrouve les deux frères vivants, on les convaincra de le dénoncer. Dans le cas contraire…

Bak hésita, répugnant à s’engager, mais il finit par admettre :

— Je nourris certains soupçons, néanmoins je désire conforter mon opinion avant de prononcer un nom.

 

Le lendemain, peu après l’aube, Bak entrait dans la cour des Archives. Il y trouva Hori et Kaemouaset assis sur des nattes de jonc tressé sous un portique. Ils trempaient des morceaux de pain encore tiède dans un plat de ragoût de canard, posé sur un brasero brûlant. Pour Bak, qui avait passé la nuit à la garnison et partagé avec les officiers de faction du pain dur et du poisson froid, les effluves mêlés de levain et de volaille étaient dignes d’un festin des dieux. Par bonheur, ils en avaient assez pour trois et il profita de ce répit pour relater à ses compagnons ses succès de la veille.

Quand ils eurent presque vidé le plat, ils se frottèrent les mains avec du natron et un linge humide afin de ne pas endommager les fragiles documents qu’ils allaient compulser. Ils n’avaient pas plus tôt tourné le dos qu’une chatte jaune et ses cinq petits rampèrent de sous un buisson pour nettoyer le récipient à coups de langue.

Kaemouaset prit un papyrus dans un panier plat qui en contenait une douzaine d’autres. Les sceaux étaient brisés et, dans bien des cas, les liens qui les attachaient jadis avaient pourri. Déroulant le document, le prêtre le présenta à Bak pour qu’il l’examine.

— Regarde de quoi nous devons nous accommoder !

Le papyrus bruni par le temps était déchiré, troué et constellé de taches.

— Celui-ci n’est pas le pire que nous ayons trouvé, ajouta-t-il en tapotant le panier de l’index.

Avec précaution, Bak prit le rouleau, qui sentait le moisi, et se concentra sur les premières lignes de hiéroglyphes.

— Pas facile à déchiffrer !

— Non, lieutenant. Et bien des erreurs d’interprétation peuvent résulter de cette lecture partielle.

— Subsiste-t-il un plan du temple de Nebhepetrê Mentouhotep ?

— Tu devrais voir ça, chef ! intervint Hori en prenant un autre rouleau du panier. Il ne ressemble pas du tout à celui qu’on connaît. On ne devinerait jamais que c’est le même sanctuaire.

Bien que Bak ait espéré de meilleures nouvelles, il n’était pas surpris.

— Le temple d’Amon, à Ouaset, a été modifié de nombreuses fois au cours des générations. Même le plan initial du Djeser Djeserou a subi des altérations depuis le début de la construction, il y a quelques années. Peut-on s’attendre à moins de la part d’un roi provincial qui a su unifier un pays fragmenté ?

— Il a souhaité des embellissements à mesure que son pouvoir grandissait, convint Hori.

Prenant le papyrus des mains du jeune scribe, Kaemouaset le déploya en travers de ses genoux. Bak posa celui qu’il tenait et se pencha pour examiner de plus près le plan, qui était dans un bien triste état.

— Es-tu certain que ce soit le temple de Mentouhotep ?

— Certains doutes subsistent, admit le prêtre. Il porte le nom du pharaon et figurait parmi d’autres rouleaux rédigés sous son règne. Nous devons admettre qu’il a pu être conçu alors qu’un autre Mentouhotep occupait le trône, car la graphie des deux noms diffère légèrement. Il aurait été rangé parmi les mauvais documents à une date plus tardive.

— Toutefois, tu ne le penses pas.

— Nebhepetrê Mentouhotep a gouverné pendant de longues années et, tout naturellement, il aura voulu affirmer son autorité grandissante. Ces modifications me surprennent peu, venant de lui, alors qu’elles seraient moins compréhensibles de la part d’autres rois.

Bak fixait le plan, qui, en effet, paraissait très différent des vestiges que Kasaya, Hori et lui avaient péniblement inspectés.

— En as-tu fini avec les archives ? Ou as-tu d’autres vieux papyrus à parcourir ?

— Il nous reste une dernière section, expliqua Kaemouaset. Une cinquantaine de pots non étiquetés. Je crains qu’ils ne renferment des documents jetés pêle-mêle aux temps du chaos, et rangés plus tard de manière hâtive, sans classement convenable. À nous deux, il nous faudra le plus clair de la journée pour parcourir chacun de ces rouleaux afin de vérifier s’il correspond à ce que nous cherchons.

Grattant la mère chat sur le crâne, Bak scruta le vieux plan déployé sur le giron du prêtre. Il ne savait si ce document lui serait utile, toutefois c’était tout ce qu’ils possédaient et ils ne trouveraient peut-être rien de plus.

— Procure-toi un rouleau neuf, Hori. Je veux que tu prennes le temps de retranscrire ce plan. Tout ce que tu vois distinctement, trace-le à l’encre noire, puis, avec l’aide de Kaemouaset, comble les parties manquantes ou tachées à l’encre rouge. Peut-être cela nous en apprendra-t-il davantage.

— Excellente idée, lieutenant ! approuva le prêtre en souriant. Si c’est une version primitive du temple de Mentouhotep, un dessin clair et complet pourrait se révéler précieux.

— Surveille bien Hori, recommanda Bak, adressant un sourire au jeune scribe pour lui faire comprendre qu’il n’était qu’à demi sérieux. Nous avons passé des heures à fouler ces ruines et il les connaît bien. Il ne doit pas ajouter au nouveau plan des éléments qui proviennent plus de sa mémoire que de ce vieux papyrus.

 

Maï, le capitaine du port, arborait un certain embonpoint et une frange de cheveux blancs bouclés qui retombaient sur sa nuque. Il fit entrer Bak dans son bureau.

— Sois le bienvenu, lieutenant. Amonked m’a parlé de toi. Il ne tarit pas d’éloges à ton sujet, et à juste titre, si tout ce qu’il dit est vrai.

— Il exagère probablement, répondit Bak en souriant.

— Depuis des années que je le connais, je ne l’ai jamais vu enjoliver les faits.

Maï s’approcha d’une large ouverture rectangulaire dans le mur extérieur et contempla le port de Ouaset, ses nombreux navires amarrés le long du fleuve et le marché animé où les gens de la ville troquaient des produits locaux contre des objets exotiques venus de contrées lointaines. Cette fenêtre rappela à Bak le balcon du palais royal où la reine apparaissait devant ses sujets.

— T’a-t-il confié qu’il rêvait jadis d’emprunter un grand vaisseau pour naviguer en pleine mer ? Il aurait exploré les eaux de la Grande Verte jusqu’à Amourrou, Keftiou, les rives méridionales de…

Il s’interrompit brusquement et ajouta avec un petit rire :

— Mais il n’est jamais allé plus loin que le Ventre de Pierres.

— J’étais avec lui sur les remparts de Semneh. Alors qu’il contemplait la frontière entre Ouaouat et le pays de Kouch, je sentais dans son cœur le désir de remonter jusqu’aux sources du fleuve.

— Oui, il m’en a parlé.

Maï se détourna de la fenêtre, indiqua à Bak un tabouret et s’assit sur une chaise basse qui lui permettait de contempler le port pendant qu’ils s’entretenaient.

— Qu’est-ce qui me vaut le plaisir de ta visite, lieutenant ?

— Je viens clarifier un détail dont Amonked a fait mention, et auquel je n’ai pas attaché d’importance sur le coup.

— Je suppose que cela concerne les bijoux anciens trouvés par mon inspecteur ?

— Oui, capitaine.

Son attention fut distraite par des vociférations montant de la rue en contrebas. L’attelage fougueux d’un char avait fait tomber et piétiné une peau de mouton qu’un marchand portait sur son épaule. Le conducteur lança à ce dernier un jeton qui lui permettrait de se ravitailler à la garnison, et poursuivit sa route.

— Hier soir, reprit Bak, en m’informant de ta découverte, il a dit que tu avais été très intéressé lorsqu’il t’avait parlé, trois jours plus tôt, de la cruche confisquée à Bouhen. Surtout quand il a décrit le collier orné d’un pendentif en forme d’abeille dessiné autour du col.

— Cela te surprend ? Après des mois de recherches stériles de tous côtés, nous avions une indication précise pour nous guider ! Qui aurait eu l’idée de regarder à l’intérieur d’une cruche de miel ? Aucun de mes inspecteurs. Ni moi, d’ailleurs.

— Le lieutenant Menna n’est donc pas venu te trouver, voici sept ou huit jours, quand je lui ai décrit ce même dessin ?

— Ma foi non. Quand était-ce exactement ?

— Quelques heures après mon arrivée à Ouaset. Il avait promis de t’en faire part sans tarder.

— Eh bien, il s’en est abstenu !

Visiblement irrité, Maï regarda par la fenêtre. La cadence d’un tambour et le chant des rameurs annonçaient l’approche d’une barge de transport dont le pont était divisé en enclos remplis de vaches rousses à longues cornes. Bak doutait que le capitaine du port voie réellement ce navire ou ce qu’il contenait.

— Menna semble bien intentionné, lieutenant, et assez susceptible en ce qui concerne sa mission, toutefois on ne peut se fier à lui.

— Serait-il incompétent, capitaine ? Ou son comportement pourrait-il avoir une tout autre cause ?

Les yeux de Maï revinrent se poser sur Bak avec une expression sévère, dirigée non contre le visiteur mais contre celui dont il parlait.

— On me dit qu’il inspecte rarement les cimetières, qu’il passe plus de temps à rédiger des rapports qu’à superviser les gardes qui protègent les maisons d’éternité. Je n’ai jamais vu le moindre grain de poussière sur son pagne ou ses sandales, et il a toujours l’air de sortir d’un bain. Quand je vais me recueillir devant mes vénérables ancêtres, lors de la Belle Fête de la vallée[18], bien que je reste autant que possible sur les sentiers, je reviens ruisselant de sueur et noir de poussière.

— Je sentais bien qu’il négligeait ses devoirs, mais j’essayais de me convaincre qu’il avait toute confiance en ses sergents. Comme je me fie aux miens.

— Laisses-tu tes sergents seuls jour après jour, livrés à eux-mêmes sans nouvelles de toi, et sans en exiger le moindre rapport ?

— Non, capitaine, dit Bak en esquissant un sourire.

Celui que Maï lui rendit était mince, crispé par la contrariété.

— Ne te méprends pas, lieutenant. Je l’aime bien. Toutefois, je ne peux excuser son laisser-aller vis-à-vis de ses subordonnés.

Bak appréciait cet homme bourru, au franc-parler. Ils avaient une conception très semblable de leur devoir.

— Le connais-tu bien ?

— Ce serait beaucoup dire. Nos chemins se croisent seulement quand mes inspecteurs retrouvent un objet provenant d’un tombeau. Ou, si j’en ai le temps, lorsque je rends visite à mon inspecteur principal, qui réside dans le même bâtiment.

— D’où Menna est-il originaire ? Le sais-tu ? demanda Bak avec nonchalance, comme s’il n’attachait pas d’importance particulière à la réponse.

Soit il n’y était pas parvenu, soit les pensées de Maï suivaient le même cours que les siennes, car le capitaine du port le scruta d’un air songeur.

— Ses ancêtres étaient des gens du fleuve, comme les miens, aussi, sur ce point, je peux te répondre. Il est né à Iounyt, d’un pêcheur qui a péri lorsque Menna avait à peine trois ou quatre ans. Sa mère était la fille d’un passeur qui habitait sur la rive ouest. À la mort de son époux, elle est retournée vivre chez les siens et a emmené l’enfant avec elle.

Bak sentit son cœur lui manquer. Iounyt ! La ville dont l’animal sacré était la perche !

— Donc, il connaît bien la rive occidentale de Ouaset et sa population.

— Mieux que quiconque, à mon avis.

Bak respira profondément. Malgré l’absence de preuve, son infime soupçon se muait en conviction.

— Que ne suis-je venu te trouver dès mon arrivée ! Les informations jaillissent de ta bouche comme l’eau vive d’une source et chacune de tes paroles est plus précieuse que l’or.

— Il faut croire que tu poses les bonnes questions, répondit Maï, qui ne dissimulait pas sa curiosité.

— Toi qui es le capitaine de ce port, tu connais sans doute Païri et Houmaï, deux frères qui possèdent un bateau de pêche dans l’ouest de Ouaset.

Maï devait sentir son regain d’assurance, car il fixait toute son attention sur le visiteur.

— De grands gaillards aux épaules larges, dont l’un a la tête étrangement carrée et le visage plat.

— Sont-ils liés de quelque façon avec Menna ?

— Pas à ma connaissance, répondit Maï, qui tapota sa cuisse du bout des doigts en fouillant sa mémoire. Leur père était cultivateur et leur oncle pêcheur. Ils ont appris le métier chez lui, dans leur jeunesse, et en mourant il leur a laissé son bateau.

— As-tu déjà vu Menna en leur compagnie ? demanda Bak, pas encore disposé à dévoiler ses pensées.

— Je n’en ai pas souvenir.

Le policier était prêt à parier que si les trois hommes s’étaient réunis au port, Maï se le serait rappelé.

— Et as-tu vu les deux frères avec un des gardes de Menna ? Avec un de ses sergents ?

— Je m’avoue vaincu, lieutenant. Je sais reconnaître les Medjai chargés de la surveillance du port et les gardes du palais, grâce à leur tenue et à leurs armes. En dehors de ces deux unités, je ne pourrais distinguer les uns des autres.

— Un sergent de Menna a été retrouvé mort, hier, au Djeser Djeserou. Il avait été assommé par-derrière, puis assassiné, après quoi on avait déclenché un petit écoulement pour simuler une mort accidentelle. Juste avant de l’apprendre, je pensais qu’il avait pillé le tombeau où j’avais vu les bracelets que ton inspecteur a découverts. Je me trompais. Un autre, que nous appelons l’esprit malin, a dérobé les bijoux, puis tué le garde qui l’avait aidé à s’en emparer.

Bak entreprit alors de décrire Imen.

— Bien des hommes correspondraient à ce portrait, c’est pourquoi je ne puis en être sûr, mais je pense l’avoir vu au port. Pas avec Menna, mais en compagnie de Païri et d’Houmaï.

Le cœur de Bak se gonfla de satisfaction. Les diverses pistes qu’il avait suivies convergeaient enfin. Maï l’observait, intrigué.

— Quel est le fond de ta pensée, lieutenant ?

— Je pense que Menna pourrait être notre esprit malin, son but étant de récupérer des bijoux anciens dans les tombes de la vallée où l’on bâtit le Djeser Djeserou.

— Menna ? s’esclaffa le capitaine. Négligent, paresseux, incapable de persévérance… Ces traits ressemblent-ils à ceux de ton esprit malin ?

— Il pourrait avoir un double visage. En apparence, celui d’un officier pondéré, soucieux de sa mise et plutôt incompétent. Mais, en réalité, un tueur implacable, dont le seul dessein est de dépouiller les morts en toute tranquillité, fût-ce au prix de vies innocentes.

Maï en rit si fort que des larmes roulèrent sur ses joues.

— Ton imagination te fait honneur, jeune homme, mais je crains que tu ne doives chercher ailleurs ton esprit malin. Menna, un profanateur de tombeaux ? Il n’a ni la volonté ni la persévérance requises pour se livrer à cette activité aussi périlleuse qu’épuisante.

 

Le rire du capitaine du port résonnait encore aux oreilles de Bak tandis qu’il parcourait rapidement les rues grouillantes vers le bureau de Menna. La certitude de Maï que l’officier était incapable de poursuivre une entreprise longue, pénible et dangereuse l’amenait à remettre en cause ses propres soupçons. En tout cas, leurs impressions au sujet de Menna concordaient.

Si ce n’était lui, alors qui pouvait être l’esprit malin ? Pas un seul individu, mais plusieurs – il en avait déjà acquis la conviction. Les pêcheurs étaient certainement du nombre. Autant que les habitants d’Iounyt, ils auraient pu arborer une amulette en forme de perche. Ils avaient bénéficié de l’aide d’Imen et d’au moins un complice. Un complice qui pouvait fouler les sables du Djeser Djeserou sans être remarqué, et qui connaissait bien le chantier de construction.

Nul n’aurait eu plus que Montou cette liberté et cette connaissance des lieux ; en outre, c’était dans son bureau que Bak avait trouvé le tesson orné du dessin d’abeille. Certes, l’architecte s’était emporté lorsque le chef d’équipe Ahotep avait péri, sur le mur sud, mais s’indigner contre les circonstances d’un accident n’était-il pas le meilleur moyen de faire croire qu’on n’en était pas responsable ?

Toutefois, Montou avait été assassiné. Peut-être par les pêcheurs, à la suite d’une querelle. L’architecte aurait été le chef de la bande. Il aurait exigé une trop grosse part du butin, se croyant indispensable. Les autres s’y seraient opposés. Après avoir travaillé avec Montou durant des mois, ils savaient exactement ce qu’ils avaient à faire, avec ou sans lui.

 

Le lieutenant Menna ne se trouvait pas à son bureau. Il était allé à la garnison, expliqua un jeune scribe, afin de pourvoir au remplacement d’Imen.

« Une fois là-bas, songea Bak, il apprendra qu’on recherche Païri et Houmaï. S’il est coupable, il s’enfuira. À moins que… Fuir équivaudrait à un aveu. S’il pense que les pêcheurs sont déjà loin – ou morts –, tournera-t-il le dos à la vie qu’il mène à Ouaset ? Risquera-t-il d’attirer les soupçons avant d’être certain d’avoir été percé à jour ? »

Bak se sentait déchiré. Il brûlait d’aller à la garnison, d’interroger Menna sur-le-champ, de savoir si l’officier était coupable ou innocent. Mais l’oserait-il ? Rien ne garantissait que les pêcheurs étaient morts. Quel qu’ait été leur chef, le défunt Montou ou un Menna bien vivant, ils pouvaient se cacher tout près du Djeser Djeserou, ourdissant un accident spectaculaire dont Senenmout serait le témoin ou, pire encore, la victime. Bak avait peut-être le temps de l’empêcher, s’il n’était pas déjà trop tard. La barque solaire avait accompli la moitié de sa course dans le ciel du matin et le groupe d’inspection devait être en chemin. Qui plus est, Bak avait la certitude qu’en escortant Senenmout lors de sa visite, Amonked courait un aussi grand danger que le favori d’Hatchepsout.

Il devait se rendre au plus vite sur le chantier. Mais avant de traverser le fleuve, il devait confier ce qu’il savait à Maïherperi. Ç’aurait été une folie de garder pour lui des renseignements aussi graves. Cependant, il importait d’attirer Menna au Djeser Djeserou. S’il était bien l’esprit malin, les recherches entreprises par les troupes de la garnison pour arrêter les deux frères avaient dû éveiller sa méfiance mais, heureusement, celle-ci pourrait être assoupie.

Comment le mettre à l’aise, qu’il soit coupable ou innocent ? Après quelques instants de réflexion, Bak emprunta un calame et de l’encre au jeune scribe, puis rédigea une note laconique :

 

Je crois savoir qui cause les accidents au Djeser Djeserou. Si tu m’y rejoins en milieu d’après-midi, Senenmout aura terminé son inspection et, alors, nous pourrons capturer ce criminel.

 

Il remit le document au scribe.

— Je souhaite que tu portes ce message au lieutenant Menna. Je dois passer aux Archives, donc tu me transmettras sa réponse là-bas. Préviens-moi aussi au cas où tu ne l’aurais pas trouvé.

À défaut d’autre chose, le tour énigmatique de cette missive piquerait la curiosité de Menna.

 

— Ils n’ont pas encore franchi le fleuve, annonça Maïherperi. Senenmout a décidé de passer la matinée à Ouaset pour inspecter les travaux de réfection du temple d’Amon.

— Les dieux soient loués !

Le garde à la porte, alerté par cette exclamation dont il n’avait pas compris la teneur, fit prestement un pas en avant, en position d’attaque. Le commandant signala que tout allait bien, le renvoyant à son poste.

— Tes espoirs sont prématurés, lieutenant. Sitôt qu’il aura terminé, il projette de continuer jusqu’au Djeser Djeserou.

Bak se laissa choir sur un tabouret.

— Il n’est pas trop tard pour l’en empêcher.

Maïherperi répondit d’un air de dépit :

— Amonked a tenté de le convaincre de repousser sa visite, au moins jusqu’à ce que l’esprit malin soit entre nos mains. Il n’a rien voulu entendre. Il prétend que nul n’aurait l’audace de lui porter atteinte. Quand j’ai fait écho aux exhortations d’Amonked, il m’a soupçonné d’avoir quelque chose à cacher, un mur mal construit qui se serait écroulé, par exemple, ou encore…

Il s’interrompit et sourit avec tristesse.

— La liste est interminable, apparemment.

Bak pesta tout bas.

— Il faut trouver un moyen de l’arrêter, mon commandant.

— Nul ne peut arrêter Senenmout quand son cœur s’est fixé une action. Après tout, n’est-il pas le Contrôleur des Contrôleurs de tous les projets de construction du roi ? Il prend sa besogne très au sérieux, ironisa-t-il.

— S’il est témoin d’un grave accident, s’il est blessé, voire tué, que ce soit le fruit du hasard ou d’une conspiration…

Consterné, Bak ne put aller plus loin.

— Il est aveugle. Selon lui, les esprits – malins ou autres – agissent sans dessein précis. Quand nous avons objecté que dans le cas présent il s’agit d’un homme, il est resté de marbre. Il se croit invulnérable, comme si aucun simple mortel n’était assez téméraire pour viser un proche de notre souveraine.

— Je ne crains pas seulement pour Senenmout, mon commandant, dit le policier en se levant. Je m’inquiète aussi pour Amonked.

Maïherperi descendit de l’estrade et posa une main compatissante sur son épaule.

— Pas plus que moi, lieutenant. Pas plus que moi.

 

— Voici, chef ! C’est le nouveau plan que nous avons dessiné.

Hori, aussi fier qu’un père montrant son nouveau-né, tendit le rouleau à Bak.

— Si c’était le projet initial conçu pour Mentouhotep, je ne m’étonne pas qu’il l’ait changé. Le temple qu’il a fait bâtir est deux fois plus majestueux.

Kaemouaset, à côté du jeune scribe, était tout aussi satisfait de leur œuvre commune.

— Le plan ne mentionne pas l’emplacement où ce temple fut construit, en supposant que des travaux aient commencé. Il est plus petit que le sanctuaire actuel. On aurait facilement pu le niveler puis en ériger un nouveau par-dessus.

Bak s’accroupit auprès d’eux et déroula le papyrus. Sans être une œuvre d’art, le dessin correspondait exactement à ce qu’il voulait. Il pria pour que ce soit aussi l’élément qui lui manquait.

— Excellent ! Espérons que je pourrai en tirer parti.

Même une fois complété, le plan ne ressemblait en rien au temple dont ses hommes et lui avaient exploré chaque coudée. L’entrée du tombeau royal se dressait vers l’avant de l’esplanade surélevée, alors qu’elle était située à l’arrière, désormais. Sur l’ancien plan, cette esplanade aux dimensions modestes était surmontée d’un petit temple commémoratif. Six minuscules chapelles en bordaient le fond. La cour à colonnades, l’entrée jalonnée de piliers et le sanctuaire actuels n’apparaissaient pas du tout.

— Avez-vous trouvé autre chose d’intéressant ? s’enquit Bak en roulant le plan.

Kaemouaset montra un papyrus taché au sommet du panier.

— L’un de ces documents anciens fait mention du sépulcre d’une épouse royale nommée Neferou. Il se trouve à l’est du nouveau temple, au pied de la pente nord de la falaise.

— Sur le tracé du mur de soutènement nord du Djeser Djeserou ?

— C’est possible. L’emplacement exact n’est pas clair.

Le prêtre offrit à Bak un rouleau de papyrus blanc et neuf.

— Le document était très fragile, aussi je l’ai copié en portant les symboles illisibles ou effacés à l’encre rouge, comme Hori sur le plan.

— Bien ! dit Bak, qui se leva en adressant à chacun un bref sourire de gratitude. Je les prends pour les examiner pendant que je traverserai le fleuve.

Les deux scribes échangèrent un regard désappointé, trouvant sans doute qu’il n’accordait pas à leurs efforts considérables l’attention qu’ils méritaient.

— Lieutenant Bak ! appela le jeune scribe du bureau de Menna, qui s’approchait d’eux à travers la cour. J’ai remis ton message, et l’officier a assuré qu’il te retrouverait comme tu le lui demandes.

— De quelle façon a-t-il réagi en le lisant ?

— Il a paru très intrigué.

Bak hocha la tête, nullement surpris. Menna se raviserait-il et se garderait-il de venir comme convenu ? Toute la question était là. Déjà en temps normal, on ne pouvait se fier à lui. L’inspection de Senenmout étant retardée, Bak disposait de quelques heures supplémentaires. Peut-être valait-il mieux…

— Où est-il à présent ? Encore à la garnison ?

— Non, lieutenant. Je l’ai trouvé sur le point de partir. Je crois qu’il cherchait un bateau pour se rendre sur l’autre rive.

Bak remercia le scribe, qui retourna vaquer à ses occupations. Menna avait-il franchi le fleuve pour une besogne de routine ou tentait-il de fuir ? Tramait-il un mauvais coup ? Bak pria ardemment afin de n’avoir pas manqué la seule occasion qu’il aurait peut-être d’arrêter le coupable.

— Je dois aller sans délai au Djeser Djeserou. L’inspection de Senenmout aura lieu cet après-midi et il me faut tout mettre en œuvre pour assurer sa sécurité.

— Penses-tu que la tombe de Neferou soit celle que cherche l’esprit malin ? s’enquit Hori, s’efforçant de surmonter son dépit.

— C’est impossible à dire. Nous n’avons aucune idée du nombre d’épouses et de filles qu’avait Mentouhotep.

Remarquant leur air morose, Bak comprit qu’il ne pouvait les quitter ainsi, alors qu’ils avaient étudié les archives avec tant de zèle.

— Je tiens à ce que vous m’accompagniez, tous les deux. Si le lieutenant Menna vient comme je l’espère, vous êtes en droit d’être là lorsque je l’interrogerai. En attendant, nous pourrons chercher le tombeau qu’il convoite.

Hori en resta coi.

— Le lieutenant Menna ? répéta Kaemouaset d’un ton perplexe.

Bak se rappela qu’ils ignoraient tout ce qu’il avait appris depuis leur dernière rencontre.

— Il se pourrait fort que l’esprit malin ne soit autre que Menna. S’il démontre son innocence, nous devrons fouiller de plus près le passé de Montou.

— Menna ? dit Kaemouaset, qui secoua la tête, refusant d’admettre cette idée. C’est l’officier de la garde. Il est irréprochable.

— Venez. Je vous expliquerai tout en chemin.

Kaemouaset déclara d’un air grave que Bak ne lui avait jamais vu :

— Les ouvriers et les artisans ne doivent pas avoir le plus infime soupçon de ce que tu penses. S’ils se persuadent que Menna est celui qui a causé tant de malheurs, ils le tailleront en pièces.

Le souffle de Seth
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